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La réception et la perception de la poésie lyrique mexicaine dans la culture croate. De la Renaissance au postmodernisme et vice versa: l'exemple de la poésie de Gutierre de Cetina

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Cvijeta Pavlović

 

 

 

Il y a peu de temps encore, la culture mexicaine n’occupait qu’une petite place au sein de la grande culture ibéro-américaine dans le cadre de la culture générale croate. La cause en est que, le plus souvent, l’intellectuel croate “moyen” n’avait pas pris la mesure des particularités culturelles des différents États et peuples constituant cette vaste sphère. A titre d'illustration significative, citons les données sur le Mexique que nous donne l’Encyclopédie croate universelle de 2005, selon un modèle type de présentation, offrant une série de données sur les caractéristiques géographiques, la population, l’économie, la circulation, la monnaie, l’histoire, le système politique, la littérature, les beaux-arts, la musique et le cinéma.
La littérature mexicaine est présentée par une série d'une quarantaine d'auteurs, accompagnée d'une liste d'œuvres anonymes ou collectives, de religieux, monastères, missionnaires, etc., depuis les débuts de la littérature autochtone des peuples d’Amérique avant Colomb jusqu’à nos jours et l'aube du XXIème siècle. Parmi les auteurs cités, pas moins de vingt sont des auteurs modernistes, situés dans la période de la Belle époque, c’est-à-dire de la fin du XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui. Et si on jette un coup d’œil plus attentionné sur les proportions entre la grande époque du modernisme et aujourd'hui, on pourrait fixer les limites précises de la réception remarquable de la littérature mexicaine en Croatie: trois quarts des auteurs modernistes sont des auteurs qui marquent la deuxième moitié du XXème siècle et la première décennie du XXIème. Ce sont des auteurs tel qu’Octavio Paz, Juan Rulfo, Carlos Fuentes et d'autres, jusqu’à Carmen Boullosa. Les premiers auteurs aussitôt traduits furent Octavio Paz et Carlos Fuentes , bientôt suivis par Juan Rulfo, pour ne citer que lui, qui avait dû attendre 45 ans avant d'être présenté aux lecteurs croates: c’est à madame Mirjana Polić Bobić, professeure d'Université, qu’existe l’unique traduction de l’un de ses romans (Ravnica u plamenu, 1999 – El llano en llamas, 1953). Par comparaison, notons que José Emilio Pacheco ne fut traduit qu’en 2004 , mais que la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Zagreb possède malgré tout l’œuvre Iras y no volveras (1973), en langue espagnole. Carmen Bullosa fut également traduite pour la première fois il y a tout juste cinq ans, grâce au grand poète croate de la génération moyenne, Tomica Bajsić .
Pour ce qui est de la poésie mexicaine, on peut dire de façon générale qu'elle a eu la chance d'être traduite en langue croate par les meilleurs poètes et traducteurs croates, tels Boris Maruna, Nikola Milićević, ou encore Tomica Bajsić, déjà mentionné plus haut, et d'autres. 2004 fut une année importante pour une présentation plus systématique de la culture mexicaine, quand le rédacteur Dražen Katunarić lui consacra un numéro du périodique culturel croate “Europski glasnik” (“Le courrier européen”).
Ce grand intérêt pour les littératures ibéro-américaines en Europe (et de même en Croatie), influencé par les critiques littéraires des États-Unis, qui se penchent   largement sur les littératures hispaniques, a été plus encore renforcé par le Prix Nobel, qui fut décerné à certain nombre d’écrivains ibéro-américains. En Europe et aux États-Unis on parle de l’éclat littéraire hispano-américain (ibéro-américain), du “boom” hispano-américain, ou encore de la structure de l’irruption dans le canon de la littérature universelle du monde.
Les mots clés sur les auteurs et les œuvres dans les encylopédies croates et les dictionnaires de la littérature sont: liberté, révolution, érotisme, magie, expérience, sens de la vie, solitude, temps, retour aux racines, identité mexicaine, authenticité, etc.
Dans la grande sphère de la littérature hispano-américaine, c'est seulement à l'époque du postmodernisme que les littératures nationales ou les littératures de pays de langue espagnole commencent tout juste à acquérir un caractère spécifique ou à se détacher. Mais au postmodernisme, au moment où “tout passe” et tout peut être accepté, la culture mexicaine est présentée de manière assez superficielle. Quand même et néanmoins, dans le monde du globalisme, on voit émerger un besoin d’identité et de particularité. En lisant les données sur la culture et la civilisation du Mexique dans les journaux nationaux, tel “Vjesnik” (“Le Courrier”), le quotidien officiel de l'État, on aperçoit un grand nombre de stéréotypes: “Vjesnik” publie des articles sur les mariachis de Guadalajara, le plus grand bal dans “Thriller” de Michael Jackson, le record mondial de baisers le jour de la Saint-Valentin, le plus grand gâteau au fromage, le record de la plus grosse boule de viande ; il informe ensuite sur une Convention des clowns , les meurtres à Ciudad Juarez , les blasphèmes et les jurons , les agents de police au régime , la mort soudaine du jeune footballeur Antonio de Nigris , etc. L’impression générale est que, dans les journaux, la culture mexicaine est réduite à des nouvelles à sensation.
Seuls les journaux d'information culturelle présentent la culture mexicaine de façon plus systématique. Il est donc possible de parler de deux groupes d’informations, ciblant deux groupes aux intérêts différents: le premier, formé des gens moyennement cultivés, est attiré par ce qui est exotique ou ancien, comme par exemple la culture orale mexicaine avant Colomb, ainsi que par les petits événements explosifs de l'actualité quotidienne. Ce groupe ne perçoit pas la culture mexicaine isolément de la culture espagnole ou de la culture ibéro-américaine. Le deuxième groupe, constitué par les intellectuels, conçoit l’immensité et les différences au sein de la grande culture ibéro-américaine et hispano-américaine et a développé quant à cette diversité le besoin de fixer, d’introduire, quelques critères pour apprécier ses éléments spécifiques: par exemple le critère de la nation ou celui de l’État.
Les éditeurs croates orientent leurs publications vers certains pays du monde ibéro-américain, où le nombre d'immigrants croates et d'habitants issus de cette immigration est considérable, comme par exemple l’Argentine. Mais, en dépit de l’impératif commercial, les lecteurs croates hautement cultivés peuvent distinguer la culture mexicaine des cultures colombienne ou péruvienne, par exemple. Mais force est d'admettre que le prix Nobel et les autres prix mondiaux ont contribué à créer et élargir ce cercle d'auteurs.
            Plusieurs publications importantes sur la littérature mexicaine figurent sur la liste des livres de la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Zagreb et cette liste nous aide à comprendre le chemin qu'a emprunté la littérature mexicaine vers les lecteurs croates. Il s'agit des titres suivants: J. Ann Duncan, Voices, visions and a new realitiy: Mexican fiction since 1970, Pittsburgh University of Pittsburgh Press, 1986; la traduction anglaise d’Octavio Paz: Sor Juana or the Traps of faith, Harvard University Press, 1988; et enfin la publication la plus éloignée chronologiquement: Virginia Stewart: 45 contemporary Mexican artists: a twentieth-century renaissance, Stanford University Press, 1952.
D’autre part, la réception de la littérature mexicaine en Croatie s'est formée de manière plus systématique grâce à certaines publications françaises et allemandes, également conservées à la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Zagreb, et qui ont intéressé les lecteurs croates. Il s'agit, tout d’abord, de la traduction française de l’Anthologie de la poésie mexicaine d’Octavio Paz, avec une importante présentation du grand écrivain français Paul Claudel, 1952; puis, la traduction allemande du roman de José Emilio Pacheco Tod in der Ferne, avec la précision: “aus dem mexikanischen Spanisch von Leopold Federmair und Maria Alejandra Rogel Alberdi”, 1992.
Quand on parle du “boom”, ou encore de l’irruption de la littérature ibéro-américaine, il convient de préciser qu’il concerne surtout les genres de prose. Toutefois, dans son précis de Stanford sur l’art mexicain, Virginia Stewart emploie quant à elle un mot beaucoup plus exact que les termes de “boom” ou d'“irruption”: elle évoque une Renaissance.
Ensuite, l’édition allemande met le doigt sur une particularité: elle distinque la langue espagnole mexicaine, le “mexikanischen Spanisch”. Puis l’anthologie française est consacrée à la littérature mexicaine et non pas aux littératures ibéro-américaines ou hispano-américaines. De plus, elle est consacrée à la poésie seule, qui fut il faut bien l'avouer la parente pauvre oubliée par le “boom” hispano-américain (mentionné plus haut).
            Compte tenu de ce que nous venons de dire, il est recommendable de remplacer le terme de “boom” par celui de Renaissance, pour mieux exprimer que cette littérature donne à la littérature générale quelque chose de nouveau et de remarquable, mais qu’elle l'avait déjà fait au sein de l’histoire de la littérature mondiale, et qu'ainsi elle a retrouvé sa position, qu’elle rentre ou revient dans la perspective de la littérature mondiale.
            Ce sont les anthologies de la littérature en langue espagnole qui dominent en Croatie, depuis Le livre d’or de la poésie espagnole (Zlatna knjiga španjolske poezije, Zagreb, 1972), jusqu’aux Poètes de la liberté nue des langues espagnole et portugaise (Pjesnici gole slobode španjolskog i portugalskog jezika, Zagreb, 2004). Ce fait confère d'autant plus d'importance à la Petite anthologie de la poésie mexicaine contemporaine (Mala antologija suvremene meksičke poezije, Zagreb, 1997).
            L’engouement pour la culture ibéro-américaine contemporaine a incité néanmoins une autre sorte d’intérêt, à savoir pour les similarités littéraires qui se sont profilées dans le passé. Le goût du postmodernisme est un goût de l’inversion.
            Dans les années 1980 et 1990, c’est Ivan Slamnig (1930 – 2001), poète et traducteur croate et professeur universitaire de littérature comparée qui a introduit dans ses cours cette sorte d’inversion. Pour rendre plus persuasive la réception de la littérature et de la culture mexicaines espagnoles, il faut commencer par le début, il faut poser la question de savoir où se trouvent les racines de cette littérature, qui vit sa Renaissance au XXème siècle. La réponse est que son commencement se situe à l’époque de la Renaissance européenne, il y a donc bien longtemps, XVIème siècle.
Le poète espagnol et mexicain Gutierre de Cetina, mort à Los Angeles en 1557 à 37 ans (donc à un âge mûr), est un exemple de truchement et de membre d'une communauté d'écrivains du début de l'époque moderne occidentale. Son œuvre constitue une grande partie du recueil Flores de baria poesía de 1577, qui peut être comparé avec des recueils européens de la même époque, tel que le Miscellany de Tottel (1557), recueil anglais (avec des poèmes de Henry Howard earl of Surrey /1517 – 1547/ et de sir Thomas Wyatt /1503 – 1542/), ouvrages qui marquent la prédominance du goût pétrarquiste et la forte influence de la culture italienne en Occident. Cela permet de comparer Gutierre de Cetina, son œuvre poétique et l'ensemble du recueil Flores de baria poesía avec un recueil croate d’un demi-siècle plus ancien, à savoir le Recueil de Nikša Ranjina, dû à la plume d’un jeune noble (1494 – 1582) qui, à l’âge de 14 ans (en 1507), commença à noter les poèmes croates de la fin du XVème et du début du XVIème siècle les plus remarquables et les plus appréciés en son temps.
            Il est possible de discerner plusieurs ressemblances poétiques entre, d'une part, le Recueil de Nikša Ranjina (où figurent les auteurs Džore Držić /1461–1501/, Šiško Menčetić /1457 – 1527/, Mato Hispani ( ? XVIème siècle), Marin Kristićević /deuxième moitié du XVème siècle – 1531/ et d'autres) et, d'autre part, le recueil Flores de varia poesía, de même qu’entre la poésie de Gutierre de Cetina et la poésie croate de la deuxième génération pétrarquiste du milieu du XVIème siècle. Par exemple, dans l’œuvre de Dominko Zlatarić (1558 – 1613), Sabo Bobaljević (1529 ou 1530 – 1585), etc., et même de Hanibal Lucić (vers 1485 – 1553), dont l’œuvre est assez spécifique, et dans celle de Marin Držić (1508 – 1567), qui est connu comme l'un des premiers “antipétrarquistes” croates.
            Pendant les cours universitaires du professeur Ivan Slamnig, les étudiants firent la connaissance de l’œuvre de Gutierre de Cetina en comparant sa poésie lyrique avec le pétrarquisme italien, croate et européen, et en traduisant son madrigal Ojos claros, serenos.

 

Ojos claros, serenos
            Madrigal de Cetina                                            1ère phase de traduction

Ojos claros, serenos,                                         Oči jasne, bistre (vedre),
si de un dulce mirar sois alabados,                 ako ste od slatkog pogleda hvaljene /
                                                                              ako hvale vaš lijepi pogled

por qué si me miráis, miráis airados?             Zašto mene gledate rasrđeno?
Si quanto más piadosos                                   (zašto) kada imate više sažaljenja
Más bellos parecéis a aquél que os mira,      zašto se činite još ljepšima
No me miréis con ira                                         nemojte me gledati ljutito
Porque no parezcáis menos hermosos.         Jer mi se činite još ljepšima.

Ay, tormentos rabiosos!                                   O, ljute li nevolje!
Ojos claros, serenos,                                         Oči bistre i vedre,
Ya que así me miráis, miradme al menos.   kad me već tako gledate, bar me gledajte.

 

2ème phase de traduction                                                  3ème phase de traduction

Oči bistre i vedre/jasne,                                                      Oči bistre i vedre /o bistre, vedre oči,
ako vas hvale zbog slatka pogleda                     zbog pogleda slatka ako vas hvale /hvaljene zbog pogleda slatka
zašto, kad mene gledate, gledate rasrđeno?
 zašto samo mene gledate ljutito/gnjevno/s ljutnjom/srdito/rasrđeno
Što ste sažalnije                                                                 Što ste umilnije
ljepše izgledate onome, tko vas gleda                           ljepše ste onome koji vas gleda
nemojte mene gledati sa srdžbom                                 ne gledajte mene sa srdžbom
da ne biste bile manje lijepe                                            da ne budete manje lijepe.

Ah, ljute li muke                                                                Ah, ljute eto muke!
Oči bistre i vedre                                                                O bistre, vedre zjene
Kad me već tako gledate, bar me gledajte!                 Pa makar tako, bar gledajte mene.

 

 

4ème phase de traduction                                                  5ème phase de traduction

O bistre, jasne zjene,                                                         O bistre, jasne zjene,
Zbog pogleda slatka ste pohvaljene                                              ako ste zbog slatkoća pohvaljene
Zašto me gledate rasrđene                                                              Zašto sa srdžbom vi gledate mene?
                                                                                              Kad ste umilnije
                                                                                              još ljepše vi ste onom tko vas gleda.
                                                                                              Kušajte mene gledati bez jeda,
                                                                                              da ne budete manje krasne.

                                                                                              Ah, muke li strašne!
                                                                                              O, bistre, jasne zjene,
                                                                                              pa makar kako, samo gledajte me.

                                                                                                              (5 juin 1991)

Le madrigal Ojos claros, serenos reprend le motif traditionnel du regard de la femme aimée, regard cruel et froid ou regard fâché, opposé au regard de grâce. Enfin, l’amant accepte n’importe quel regard, car le plus important pour lui est d’être regardé par son amante, même si cette dernière ne le fait pas de façon aimable.
La traduction resta inachevée, mais il est important de noter que c'était la dernière traduction que le professeur Slamnig a travaillée avec ses étudiants avant de prendre sa retraite. Le fait même qu'il choisit le madrigal de Gutierre de Cetina pour ses «adieux» à son travail d'enseignement scientifique à l'Université de Zagreb confère au poète ibéro-mexicain une aura particulière.
Après les traductions du professeur Ivan Slamnig, ce fut l'académicien et professeur Mirko Tomasović (1938) qui continua à traduire les poètes espagnols (sans toutefois aborder de poètes mexicains, ce qui ne signifie pas qu'il n'en traduira pas bientôt). Il fut aussi un étudiant du professeur Slamnig et lui aussi travailla sur les traductions dans son cours du Département de littérature comparée de la Faculté des Sciences humaines et sociales de l'Université de Zagreb. Plus récemment, j'ai perpétué à mon tour la tradition des cours consacrés aux traductions littéraires, mais dans le contexte d'un cercle plus large de langues romanes et germaniques. En enseignant sur l'histoire du sonnet et sur les problèmes de la traduction et de l'interprétation de cette forme lyrique, il était intéressant de voir les similarités et les singularités des sonnets au cours des siècles, et les perfectionnements apportés à cette forme dans les diverses littératures d'une même époque. Le sonnet Como al pastor en la ardiente hora estiua de Gutierre de Cetina s'est montré très productif pour les comparaisons avec les exemples de Michelangelo Buonarroti (1475 – 1564), Gaspara Stampa (1523 – 1554), Louise Labé (entre 1516 et 1523 – 1566) , Pierre de Ronsard (1524 – 1585), Henry Howard earl of Surrey, sir Thomas Wyatt, Luís Vaz de Camões (1531? – 1580), Miguel de Cervantes Saavedra (1547 – 1616), etc.
Tout d'abord s'est imposée la question des possibilités de versification des différentes langues, en l'occurrence des endécasyllabes, ensuite celle des figures qui caractérisaient d'abord le pétrarquisme européen, puis grâce à Gutierre de Cetina le pétrarquisme mexicain, mais aussi la question des particularités du style de Cetina, avec surtout ses enjambements d'une grande virtuosité.

 

Como al pastor en la ardiente hora estiua,                 
la verde sombra, el fresco aire agrada,                                        
y como a la sedienta su manada   
alegre alguna fuente de agua viva,                                               

                así a mi árbol do se note o escriua,                               
mi nobre en la corteza delicada                                                    
alegra, y ruego a Amor que sea guardada                                   
la planta, porque el nombre eterno viua.                                     

                Ni menos se deshaze el yelo mío,                                  
Vandalio, ante tu ardor, que suele nieve                                     
A la sphera del sol ser derretida.»                                                  

                Así dezía Dórida en el río                                               
Mirando su beldad, y el viento, leue,                                            
Lleuó la voz que apenas fue entendida.                                      

 

            Le poète italien de la Renaissance Ludovico Dolce (1500-1568) aurait pu inspirer Cetina lorsqu'il composa ce sonnet. Nous observons des équivoques dès le premier vers «Como al pastor en la ardiente hora estiua» (ou, dans les diverses versions: «Como el pastor que en la ardiente hora estiva»; «Como al pastor que, en la ardiente hora estiva») , faisant écho au «Come a i pastor ne i maggior caldi estivi» . Ainsi, ces premiers vers conduisent les chercheurs à évoquer la possibilité de comprendre l’œuvre de Cetina en tant qu'important traducteur de la poésie italienne de la Renaissance. Il s'agit effectivement d'une traduction assez précise, exacte et correcte, qui pourrait ouvrir la discussion et poser la question du véritable auteur du sonnet. Le problème du concept de l'auteur et de «la propriété littéraire» aux époques anciennes relève aux XXème et XXIer siècles du domaine du «nouveau historisme» (entre autres), et il n'est pas nécessaire de l'analyser dans cette recherche.

Come a i pastor ne i maggior caldi estiui
                Son grate l'aure, e le piu fresche ombrelle;
                Et come a l'assetate pecorelle
                È dolce incontro di fontane e riui:
                Così a me i tronchi; doue intagli e scriui
                Il nome mio con note altere e belle
                Accio crescendo et queste piante e quelle
                Restino i chiari honor sempre pìu uiui.
                Ne men si strugge l'empio mio costume
                A preghi tuoi; ch'a i raggi d'un bel sole
                Si dilegua talhor falda di neue.
                Cotal Lidia dicea dolci parole:
                Ma 'l uento cinto de l'usate piume
                Seco le si portò spedito e lieue.

            Gutierre de Cetina a de toute évidence suivi et réalisé en langue espagnole le monde pastoral fictif de tout le sonnet de Dolce. Mais il y existe trois dimensions d'adaptation qui font écho au triangle des personnes impliquées dans cette petite histoire d'amour poétique. Dolce raconte le récit d'une «bergère» qui a vu ses émotions changer et est tombée amoureuse d'un berger dont l'amour lui a fait modifier sa conduite et ses manières et reconnaître ses sentiments. La bergère porte le prénom de Lidia, fréquent pour les «jolies jeunes bergères» ou les amours de le Renaissance, avec une réminiscence de l'époque antique. C'est la voix de la bergère qui domine le sonnet, mais à la fin la voix du poète (c'est-à-dire du narrateur) assume le récit et achève ce petit tableau pastoral. Le narrateur est une personne «neutre» et «objective».
Cetina franchit le premier pas dans son adaptation en modifiant le prénom de Lidia en Dórida, caractéristique pour le monde hispanophone, ce qui renforce l'impression d'appartenance en propre de ce sujet lyrique à la culture espagnole et ibéro-américaine. Le second pas consiste à donner un prénom à l'amant, sujet masculin doué d'un caractère particulier puisqu'il est l'objet de l'amour de la bergère, et qui dans la version de Cetina s'appelle Vandalio. Ludovico Dolce n'a pas mentionné le nom du «berger» dont Lidia est amoureuse, et il reste dans une zone abstraite: Lidia est pour Dolce l'unique être personnalisé. Cetina ressent quant à lui le besoin de camper les deux personnages de ce récit d'amour dans une position personnalisée et presque scénique, théâtrale, et surtout plus concrète. Enfin, le troisième pas dans l'adaptation est marqué par la plus grande intervention de Cetina, qui introduit un personnage qui n'existe pas dans l'original de Dolce. En effet, Cetina s'enhardi jusqu'à dresser la figure d’Amor (Amour, Cupidon) qui fut d'une part l'intermédiaire des relations sentimentales, et d'autre part «un lieu commun» de l'admiration de la Renaissance pour les rapports idéologiques et culturels de l'antiquité.
Par ces procédés, Cetina a triplé l'idée de Dolce pour marquer les relations amoureuses communes et habituelles pour une vision pastorale de cette époque. En triplant la nécessité de nommer, Cetina a paradoxalement approché l'idée de Dolce d'une forme plus simple, en tout cas plus commune, plus fréquente dans la tradition littéraire pendant plusieurs siècles. Dolce a joué avec le nom de Lidia pour donner à ce sujet «une marque» : cette «bergère» pourrait être le personnage imaginaire d'un monde imaginaire, mais Lidia pourrait tout aussi bien être le prénom secret d'une femme ou d'une jeune fille que Dolce décrit dans son sonnet. Dolce a brossé un tableau lyrique, un aveu ou une confession monologique, mais Cetina a préféré le dramatiser et construire des relations ressemblant à celles du «peuple», où celui auquel on s'adresse est nommé et où une «force extraterrestre» doit nécessairement intervenir pour qu'exulte la vie sentimentale. On peut aisément imaginer une sorte de mise en scène des relations entre Dórida et Vandalio avec l'aide d'Amour. Cetina a adapté le sonnet dans le sens d'une version plus physique et corporelle, et il sera très intéressant d'essayer dans les futures traductions de refléter son geste par rapport à l'original de Ludovico Dolce.
À la suite du cours du professeur Slamnig dans les années 1980 et 1990, de même qu'aujourd'hui, dans la première décennie du XXIer siècle, Gutierre de Cetina était et demeure un poète très intrigant et très intéressant pour la population universitaire, surtout pour les comparatistes. Ce poète espagnol était séduit par la poésie italienne du XIVème au XVIème siècle, ce qui était très à la mode à l'époque de la Renaissance européenne, et il l'a imitée, poursuivie et emportée avec lui de l'autre côté de l'océan, jusqu'au Mexique. Les poètes croates pendant les derniers siècles du Moyen Âge jusqu'aux premiers siècles de l'époque moderne composèrent eux aussi des sujets lyriques à la manière des pétrarquisites italiens. C'est pourquoi l'analyse des premiers pas des littératures nationales respectives permet de cristalliser la compréhension de ce qui leur est propre en reconnaissant les phases et les apparences similaires dans poésie espagnole et dans la poésie mexicaine, et inversement: les connaissances sur les débuts de la poésie lyrique mexicaine pétrarquiste peuvent peut-être être enrichies par quelques coups d'oeil sur les réalisations de la poésie lyrique croate du XVème et du XVIème siècle, du pétrarquisme croate et de la poésie des troubadours croates.
En étudiant les débuts d'une littérature nationale donnée, il est possible de ciseler la reconnaissance de son identité. Et en comparant les littératures nationales, prenons pour exemple la littérature croate et la littérature mexicaine, la notion du “propre” et du “commun” peut être approfondie et enrichie. Ce sont la virtuosité et l’artisme qui dominnent dans les octaves, stances, chansons, élégies, épîtres, madrigaux, et surtout dans les sonnets de Gutierre de Cetina. En cela, cette poésie est comparable avec les efforts des poètes croates du XVème et du XVIème siècles. Flores de baria poesía résume et montre dans un très petit espace ce qui se passait avec la poésie croate et plusieurs générations de poètes croates qui se succédèrent pendant plusieurs siècles. On peut donner les mêmes conclusions pour la Renaissance française, son école lyonnaise, la Pleïade, etc. Il est connu que le poète croate bilingue (croate et italien) Dinko Ranjina a influencé le poète français Philippe Desportes, qui connaissait les sonnets italiens de Ranjina et les traduisit en les signant de son propre nom , ce qui était commun à l'époque de la Renaissance.
                De même, le produit de l’adaptation de la poésie italienne de la Renaissance dans la poésie et la culture croates peut aider dans la recherche sur les modes et les formes de transport de la Renaissance dans la culture mexicaine. De plus, les cultures croate et mexicaine conservent des éléments oraux de la poésie lyrique (par exemple la poésie des croisades – la poésie “de partida”: Odiljam se moja vilo / Octavas a una partida), poésie plus ancienne que le pétrarquisme : la poésie des troubadours. Il s'agit des mêmes sujets mais de motifs différents. Dans le poème croate, le poète chante: «je pars ma Dame/ma fée/mon amour …//je pars et je ne sais pas à qui je laisse ton visage blanc.» (Odiljam se, moja vilo… odiljam se a ne vijem komu ostavljam ličce bilo.)
            La nomenclature des poètes italiens imités ou suivis par Cetina ressemble grandement à celle des poètes italiens imités ou suivis par des poètes croates des XVème et XVIème siècles. Grâce aux recherches de Joseph G. Fucilla , on connaît les poètes italiens et espagnols les plus importants pour tout le recueil Flores de baria poesía, et pour ce qui est de Cetina on peut dire que les auteurs qui ont exercé une importante influence sur son œuvre sont Francesco Petrarca (1304 – 1374), Serafino Aquilano (1466 – 1500), Jacopo Sannazaro (1456 – 1530), Luigi Tansillo (1510 – 1568), Ludovico Dolce et al. Ce sont tous des poètes majeurs pour le pétrarquisme croate. Dans les analyses futures, il sera très intéressant de voir si Marin Držić, influencé lui-aussi par Ludovico Dolce, et “traducteur” de sa tragédie Ecuba en langue croate (Hekuba), présente des éléments communs et des points de contact avec l’œuvre de Gutierre de Cetina.
            Il est permis, à propos des troubadours et des pétrarquistes européens, de parler de la création d’un canon occidental transcontinental. La place importante de l’œuvre de Gutierre de Cetina dans la littérature mexicaine constitue un argument fondé pour entreprendre de nouvelles recherches comparatives dans les sciences humaines et les lettres, surtout sur les traductions à venir de l’œuvre de Gutierre de Cetina en langue croate.
            Peut-être pourrait-on dire la même chose à propos des traductions des troubadours et des pétrarquistes croates en langue espagnole. Les XXème et XXIer siècles, qui permettent une poétique des différences, ont déjà éveillé l’intérêt et la curiosité du public pour les points similaires dans la culture et la littérature du monde occidental et pour leurs racines communes.

 

résumé
Cvijeta Pavlović: La réception et la perception de la poésie lyrique mexicaine dans la culture croate. De la Renaissance au postmodernisme et vice versa: l'exemple de la poésie de Gutierre de Cetina

            En prenant le rythme «des tendances mondiales», la culture croate de la deuxième moitié du XXème siècle jusqu'à nos jours, c'est-à-dire jusqu'à la première décennie du XXIer siècle, suit avec une grande attention l'actualité de la littérature hispanoaméricaine, au sein de laquelle la littérature mexicaine occupe un rôle très important. Étant donné les liens qui unissent ce que l'on a coutume d'appeler «l'éclat littéraire hispanoaméricain», c'est-à-dire la structure de l'irruption dans le canon de la littérature universelle du monde, les lecteurs croates manifestent un intérêt exeptionnel pour les sujets et les styles provenant de cette sphère culturelle. Or la science des lettres et en outre plusieurs histoires de la littérature écrites par des scientifiques croates notent des données sur la participation de la littérature mexicaine dans la formation du canon occidental. De cette manière, la littérature mexicaine est devenue partie intégrante de la culture collective de l'Occident avec des noms tels que O. Paz, C. Fuentes, F. del Paso, J. E. Pacheco, D. Huerta, C. Buollosa et d'autres. Mais on peut poser la question de savoir dans quelle mesure la connaissance de la littérature mexicaine contemporaine contribue à l'approfondissement et l'enrichissement de la connaissance de la tradition littéraire mexicaine. A ce propos, la position du poète Gutierre de Cetina est d'un grand intérêt, lui que les abrégés encyclopédiques croates désignent comme le «premier poète lyrique mexicain et créateur, artisan de toute une école poétique». Son recueil peut être comparé aux expressions de la Renaissance des troubadours et des pétrarquites croates de ce temps (Dž. Držić, Š. Menčetić, H. Lucić, D. Ranjina) dans le contexte des débuts de la poésie lyrique moderne (de l'époque moderne) et de la création d'un canon occidental transcontinental. La place importante de l'œuvre de Gutierre de Cetina dans la littérature mexicaine constitue un argument bien fondé pour lancer de nouvelles recherches comparatives dans le domaine de la science des lettres, surtout les traductions de son œuvre dans la langue croate.

 

 

 Cvijeta Pavlović: Recepcija i percepcija meksičke lirike u hrvatskoj kulturi od renesanse do postmodernizma: primjer poezije Gutierrea de Cetina

            Od druge polovice XX. stoljeća do danas, tj. do suvremenog prvog desetljeća XXI. stoljeća, hrvatska kultura - prihvaćajući ritam «svjetskih trendova» - s velikom pozornošću prati aktualna zbivanja u hispanoameričkim književnostima, među kojima meksička književnost igra važnu ulogu. U sklopu tzv. «hispanoameričkog  književnog booma» tj. prodora u kanon svjetske književnosti, hrvatski čitatelji iznimno su zainteresirani za sadržaje i stilove koji dolaze iz toga kulturnoga kruga, a u skladu s time reagira i znanost o književnosti pa povijesti književnosti hrvatskih znanstvenika sve češće bilježe podatke o meksičkom udjelu u oblikovanju zapadnoga kanona. Na taj je način meksička književnost postala dio opće zapadne kulture s nezaobilaznim imenima kao što su O. Paz, C. Fuentes, F. del Paso, J. E. Pacheco, D. Huerta, C. Buollosa i dr. Međutim, postavlja se pitanje koliko se poznavanje suvremene meksičke književnosti odražava na produbljivanje znanja o meksičkoj književnoj tradiciji. S toga aspeka, posebno je zanimljiva pozicija pjesnika Gutierrea de Cetina, koji se u hrvatskim enciklopedijskim pregledima navodi kao «prvi meksički liričar i tvorac pjesničke škole». Njegov opus usporediv je s onodobnim renesansnim izričajem hrvatskim trubadura i petrarkista (Dž. Držić, Š. Menčetić, H. Lucić, D. Ranjina), u kontekstu početaka novovjekovne lirike i stvaranja transkontinentalnoga zapadnoga kanona. Važno mjesto koje zauzima opus Gutierrea de Cetina u meksičkoj književnosti dovoljan je razlog da iz smjera znanosti o književnosti budu pokrenuta nova komparatistička istraživanja, a poglavito prijevodi njegova opusa na hrvatski jezik.

Hrvatska opća enciklopedija, vol. 7, Mal-Nj, red. August Kovačec, Leksikografski zavod Miroslav Krleža, p. 203-210.

Octavio Paz: Deset pjesama, trad. de Nikola Milićević, 1990; Dijalektika samoće, trad. de l'angais par Jelka Vince-Pallua, 1990; Drvo života; Je li moderna naša književnost; Zapatizam, réd. et trad. de Mirjana Polić Bobić, 1990; Dama i svetica, 1994; Drugi glas: pjesništvo i kraj stoljeća, trad. de Boris Maruna, 1996; Antologija svjetske ljubavne poezije 20. stoljeća, réd. Zvonimir Golob, 1997; Huasteška dama, réd. et trad. de Jordan Jelić, 1997; Izabrani prepjevi, trad. de Nikola Milićević, 1997; Dvostruki plamen, trad. de Josip Nikšić, 2004; Antologija ljubavne poezije 20. stoljeća, réd. Zvonimir Golob, Zagreb 2008. Il semble que les traductions de Paz jusqu'à 1990 étaient réservées aux traducteurs serbes (Luk i lira, 1979; 1990; Himna među ruševinama: izabrane pesme, 1985; Labirint samoće, 1988; 1990; Drukčije mišljenje: poezija i kraj veka, 1991). Un tel répartissement, dicté par la politique culturelle en Yougoslavie, n'était pas rare: par exemple, les traductions de Marguerite Yourcenar avaient la même destinée (v. Cvijeta Pavlović: Hrvatska književnost u orijentalnom krugu: “Orijentalne priče” Maruguerite Yourcenar, dans: Zbornik radova IX. Hrvatska književnost XX. stoljeća u prijevodima: emisija i recepcija, Književni krug Split, 2007, p. 191-204). En revanche, dès le commencement de la guerre pour l’indépendance de la Croatie, les traductions croates bénéficièrent de conditions plus favorables, et les traducteurs ressentirent un grand besoin de traduire ce grand écrivain mexicain.

Carlos Fuentes a été traduit en son temps grâce à E. Marijanović (Smrt Artemija Cruza, Zagreb, 1969 – La muerte de Artemio Cruz, 1962) mais un long intermède survint et la traduction suivante d'une de ses œuvres ne fut que Diana, la cazadora solitaria (1994) – Diana ili Boginja koja lovi sama (trad. de Simona Delić, Zagreb, 1996), elle aussi réalisée très rapidement après la parution de l'original.

Jose Emilio Pacheco: Luda zabava, trad. de Tanja Tarbuk, «Europski glasnik», no. 9, 2004, p. 399-419.

Meksiko zrcala, trad. de Tomica Bajsić,  «Europski glasnik», No. 9, 2004, p. 489-493; Iz poezije Meksika, trad. de Tomica Bajsić, «Europski glasnik», No. 9, 2004, p. 494-504.

Antologija  svjetske ljubavne poezije, trad. de Nikola Milićević, 1968; Drugi glas: pjesništvo i kraj stoljeća, trad. de Boris Maruna, 1996 (ce titre est evidemment influencé par La otra vos d' Octavio Paz, 1990); Mala antologija suvremene meksičke poezije, trad. de Jordan Jelić, Zagreb, 1997. et al.

«Vjesnik», 9 septembre 2009.

«Vjesnik», 21 octobre 2009.

«Vjesnik», 22 octobre 2009.

«Vjesnik», 28 octobre 2009.

«Vjesnik», 30 octobre 2009.

«Vjesnik», 17 novembre 2009.

Flores de baria poesía (1980), Mexico, p.  414-415. Notes de Joseph de Fucilla.

Rime diuerse di molti eccellentiss. Auttori nuouamente raccolte (1545). Libro primo. Vinetia, Gabriel Giolito di Ferrarii. Pavia, Biblioteca Universitaria – rasta.unipv.it/indeks.php?page=view_img&idlibro=1&file=156.

Ali Rasta: Antologie della Lirica Italiana. Raccolte a stampa. – http://rasta.unipv.it/index.php?page=view_img&idlibro=1&file=156.

Mirko Tomasović (1994): Dinko Ranjina / Philippe Desportes, Most/The Bridge, Zagreb.

Flores de baria poesía (1980). Prólogo, edición, crítica e índices de Margarita Peña. Universidad nacional autónoma de México, 1980.

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